BHV et SHEIN : anatomie d'un choix controversé

Lou Castera

Mercredi 26 novembre

BHV et SHEIN : anatomie d'un choix controversé

Lorsque le grand magasin parisien a accueilli le géant chinois de l'ultra fast-fashion, la polémique n'a pas tardé. Mais derrière le bad buzz se cache un arbitrage économique qui en dit long sur la mutation du commerce traditionnel.

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Un trafic en chute libre

Les grands magasins font face à une réalité implacable : la fréquentation s'érode. Selon plusieurs études parues dans la presse spécialisée, la plupart ont enregistré une baisse comprise entre 15 % et 30 % depuis 2019, selon Market News. Le BHV Marais n'échappe pas à ce déclin structurel.

Pour l'enseigne, l'équation est simple : il faut maintenir un volume de visiteurs suffisant pour rentabiliser des surfaces au coût prohibitif, rajeunir une clientèle qui vieillit, et réintroduire des temps forts capables de générer du flux dans un environnement urbain devenu hyperconcurrentiel — entre flagships de marques internationales, enseignes digitales natives et concept stores indépendants.

Or, SHEIN fait partie des rares acteurs mondiaux capables de provoquer un afflux massif quasi garanti. À Londres, Milan ou Madrid, ses pop-ups ont généré des files d'attente de plusieurs centaines de mètres. Pour un grand magasin en quête de visibilité, c'est l'équivalent d'une injection d'adrénaline.

Un partenaire qu'on ne peut refuser

SHEIN ne négocie pas comme une marque classique. Le géant chinois dispose d'une capacité financière colossale, d'une stratégie agressive d'implantation physique et d'un budget marketing mondial estimé à plus d'un milliard de dollars par an.

Lorsque SHEIN entre en négociation, les discussions ne portent pas sur des compromis budgétaires : l'entreprise paie comptant, sécurise les espaces, absorbe les coûts et offre des garanties que peu d'acteurs peuvent proposer. Pour un grand magasin parisien en recherche de rentabilité, ce type de partenaire est difficile à décliner.

Le BHV a donc arbitré entre un gain économique immédiat et massif d'un côté, et un risque pour sa réputation à long terme de l'autre. Dans un contexte de fragilité financière, nombreux sont ceux qui choisissent la première option.

Les grands magasins ne sont plus des grands magasins

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le BHV n'a pas sous-estimé la polémique. Il l'a intégrée dans son calcul stratégique.

Les équipes marketing et juridiques savaient pertinemment que SHEIN est un acteur clivant, que les médias couvrent systématiquement ses actions physiques et que les réseaux sociaux réagissent immédiatement. Mais dans le retail contemporain, un bad buzz n'est plus nécessairement un frein. Il peut être considéré comme un levier de visibilité, même négative, une façon de ramener le BHV dans la conversation culturelle et un moyen de toucher des publics qui ne parlent plus du tout des grands magasins.

Il s'agit ici d'un arbitrage froid et calculé, et non d'une erreur de jugement.

SHEIN, bien plus qu'une marque de mode jetable

SHEIN n'est pas qu'un simple vendeur de vêtements bon marché. C'est la plus puissante machine algorithmique du retail mondial, un acteur capable de passer de la conception à la mise en rayon en moins de sept jours, et une entreprise qui ajuste sa production en temps réel selon les comportements en ligne.

Pour un grand magasin, accueillir SHEIN, c'est aussi observer de l'intérieur un modèle qui bouleverse tout le marché, analyser des mécaniques de rotation produit ultra-rapides, tester l'impact de l'ultra fast-fashion en point de vente physique et comprendre le comportement d'une clientèle jeune face à une offre digitale matérialisée.

En clair : c'est aussi un apprentissage stratégique.

Un pari à double tranchant

Si l'on analyse le ratio risque-bénéfice, le BHV a certes gagné un pic de fréquentation et une location court terme rentable. Mais il a perdu une part de son capital sympathie, sa cohérence éditoriale, son alignement RSE et une partie de son attractivité auprès des marques premium qui valorisent l'image du lieu.

Pour un acteur patrimonial, la cohérence de marque est essentielle. SHEIN crée un court-circuit narratif qui peut mettre plusieurs mois, voire plusieurs années, à se résorber.

Conclusion : un choix rationnel, mais risqué

L'accueil de SHEIN par le BHV n'est pas une incohérence stratégique. C'est un choix économique rationnel dans un contexte de pression financière, de baisse de trafic et de transformation profonde du modèle des grands magasins.

Mais c'est aussi un pari dangereux. Car dans un marché où la valeur se déplace vers la confiance, la cohérence et la responsabilité, mettre en location un morceau de son identité au profit d'un acteur hyperclivant peut coûter plus cher que ce que cela rapporte.

Le BHV a gagné quelques jours de trafic. SHEIN, lui, a gagné un nouvel acte de légitimation dans un lieu mythique de Paris — et c'est probablement là que se situe le vrai rapport de force.

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